Jaune ou rouge ? Qu’importe la couleur pourvu qu’on remporte une victoire sociale !

Mais quelle est cette puissance fluorescente destituante surgie du fond de l’abîme qui, semaine après semaine, de, façon spontanée, s’emploie à en découdre avec la barbarie insidieuse des princes managers, la cupidité et le cynisme des actionnaires et la verticalité obsolète de la Vème captée par un roitelet arrogant ?

Un mouvement fluorescent impur diront les chichiteux, toujours en quête d’une formule chimique brevetée en matière de mouvements sociaux, oubliant que l’histoire de la lutte des classes est traversée de moments inédits, de formes imprévues non réductibles à des constructions préétablies.

Paresse, frilosité, pesanteur des appareils ? Une conjugaison de facteurs peut contribuer à expliquer cette espèce d’inertie, sur fond de désastre des gauches institutionnelles et gestionnaires du malheur humain.

13 semaines de mobilisations partout en France, moquées, caricaturées et réprimées avec une brutalité démesurée comme en témoigne la longue liste des blessés et des mutilés.

Cet ouragan populaire aura plongé au fil des semaines, plus d’un météorologue approximatif de l’opinion et plus d’un éditocrate fielleux dans un état oscillant entre sidération et rage vindicative allant jusqu’à l’appel au meurtre, dans la plus grande tradition versaillaise.

Mais sa vertu principale aura été d’agir comme un révélateur puissant quant à la nature du régime macronien, et du bloc social minoritaire qui l’a hissé au pouvoir par une sorte d’OPA sur les institutions finissantes de la Constitution d’octobre 1958. Ce commando de managers de choc, débordant de haine de classe et de cynisme, s’est mobilisé pour brutaliser la société et détruire les derniers lambeaux de l’état social, mettre au pas les salariés, les chômeurs et les retraités par la trique et complaire ainsi aux structures de la gouvernance européenne parfaitement ajustée aux exigences du monde néolibéral. Ce gouvernement de combat transgressif ne recule ni devant la violence d’état, ni devant les risques créés par une instrumentalisation récurrente du parquet, surfant sur l’arsenal des lois antiterroristes pour mettre en place une société de surveillance étouffante et piétiner les libertés collectives, en s’assoyant au passage sur les principes de la séparation des pouvoirs. C’est bien la primauté de la force que consacre cet exécutif qui a fait sien la vieille devise « classe contre classe ».

Et pourtant le mouvement perdure, débat, se forge une intelligence collective et pose de manière raisonnée les modalités d’une jonction avec le mouvement syndical, comme nous l’avons vu lors de la journée réussie du 5 février pour les organisations non encore gangrenées et cadenassées par les simagrées du dialogue social, érigé par certains en logique de renoncement.

Les ronds-points sont les agoras des anonymes

Pourtant, c’est bien une cartographie des souffrances sociales qui se déplie au fil des ronds points, ces agoras des anonymes qui retissent chaleureusement et joyeusement une certaine idée de la démocratie directe et fait trembler les palais des puissants et autres « décideurs » économiques soudainement paniqués par la détestation légitime qu’ils inspirent auprès de cette déferlante des gueux en sécession, ces « classes dangereuses » qu’ils souhaiteraient anéantir physiquement. En haut on les croyait résignés et anéantis par la misère et la précarité, les voici fiers de leurs liens solidaires recouvrés, combatifs, insolents et déterminés.

Vu d’un point de vue syndical, ce qui surgit dans ce mouvement est une magnifique leçon de courage et de résistance. Toute une fraction du salariat, fragmentée, éclatée dans des statuts précaires, (auto-entrepreneurs inclus) éloignée des centres urbains, dévastée par la pression toujours plus à la baisse sur les salaires et soumise au talon de fer du mangement néolibéral a retrouvé l’inspiration des grands moments de l’histoire révolutionnaire, celle de 1789, 1793 et plus encore de 1848. Pourtant, il faut reconnaître que ce nouveau prolétariat issu des restructurations du capitalisme constitue une sorte d’angle mort pour le mouvement syndical.

Ses répertoires d’action, ses modalités d’organisation contrastent d’ailleurs avec les rituels parfois quelque peu répétitifs des journées d’action sans lendemain et des défilés Nation République sans surprises. Les itinéraires parfois non déclarés donnent une fluidité et une mobilité brouillonne et improvisée, certes périlleuse, mais souvent plus stimulante que les parcours parfaitement balisés.

Reste que pour une large partie de l’essaim, les revendications touchant au SMIC, à la revalorisation des salaires, au rétablissement de l’ISF recoupent les préoccupations des organisations syndicales parties prenantes des luttes quotidiennes, à l’instar de la CGT.

Un mouvement social hétérogène mais centré sur la question sociale et l’auto-organisation

Pour autant, ne cédons pas à l’angélisme. Il s’agit bien d’un mouvement social hétérogène, incluant aussi petits patrons et artisans porteurs d’aspirations parfois plus confuses.

Mais à bien y regarder, le centre de gravité de ce soulèvement touche davantage à la question sociale, qu’il s’agisse de la baisse de rémunération du travail, de l’injustice sociale et fiscale, de la disparition des services publics de proximité et notamment de transport, de la relégation des couches populaires (en zone périurbaines, comme rurales) plutôt que des obsessions identitaires et xénophobes des droites extrêmes. Force est de constater d’ailleurs que plus la question sociale devient centrale, plus l’extrême droite xénophobe raciste et antisémite peine à trouver ses marques, devient hargneuse et renoue au sein même des cortèges avec des pratiques violentes et autoritaires. Gageons que l’exfiltration de ces malfaisants qui suppose un débat interne au sein de ce mouvement en sera grandement facilitée. Marine Le Pen, faux soutien des gilets jaunes n’a-t-elle pas souscrite aux ambitions répressives de la loi dite anticasseurs ni exprimé de façon constante son hostilité à la revalorisation du SMIC et au rétablissement de l’ISF.

Car il existe, au-delà de toutes ces considérations un précieux capital que ce mouvement se doit de préserver, c’est son horizontalité. Bien-sûr on objectera que certaines figures médiatisées ont cédé aux sirènes du quart d’heure de célébrité cher à Andy Warhol, goûtant d’être invités sur les plateaux des médias pourtant si compromis. . Il n’empêche que pour une large partie du mouvement y compris celles et ceux qui récusent à juste titre toute forme de récupération politique ou même syndicale, c’est l’auto-organisation et l’invention de formes de démocratie nouvelle, directe, qui doit être privilégiée. Cette démarche critique à l’égard de toutes les formes de représentation et des dérives qui en résultent doit inciter les organisations syndicales à repenser leur lien avec le reste de cette société en souffrance, sans déserter la conflictualité sociale au sein de l’entreprise, mais sans s’y laisser enfermer.

Trouver un nouveau souffle sans préjuger des formes que revêtira ce mouvement pour triompher

Nous nous trouvons désormais à la croisée des chemins. Chaque jour l’exécutif, si mal élu, démontre que le monde néolibéral peut s’affranchir d’une démocratie mise en lambeaux par un état d’exception inscrit dans le droit commun et que la survie du capitalisme peut passer par l’option autoritaire. Cette option est désormais à l’œuvre dans notre pays et devrait inciter tout un chacun, y compris dans les rangs de nos collègues policiers à prendre la mesure de ses responsabilités. La violence d’état sans cesse dissimulée par la propagande éhontée des médias privés comme publics a franchi un seuil intolérable, qu’il s’agisse de l’usage de la force ou des réponses judiciaires. La France qui se targue de donner au reste du monde des leçons de maintien en matière des droits de l’homme se rapproche ostensiblement des régimes qu’elle prétend dénoncer au nom d’un bien fallacieux état de droit. En témoignent le nombre hallucinant de blessés, de gardes à vue et de condamnations à des peines de prison ferme, tandis qu’une délinquance benallienne plus en phase avec les cercles du pouvoir politique ou économique continue à jouir d’une impunité intolérable pour ceux d’en bas.

Gageons que la réussite de la journée du 5 février donnera à ce mouvement d’espérance un souffle nouveau, gilets rouges et gilets jaunes au coude à coude, salariés des public et du privé, chômeurs et étudiants précarisés, et bien évidemment retraités, touchés de plein fouet par l’insécurité sociale et son cortège de violences.

Bien des pièges, n’en doutons-pas, seront tendus par un exécutif aux abois. Mais l’intelligence collective d’un mouvement inespéré et sa puissance d’action généreuse permettront de faire reculer ce gouvernement de circonstances et de modifier le rapport de forces au profit de ceux qui n’ont pour patrimoine que leur force de travail et leur courage dans la lutte.

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